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mai 2021

L’une des premières guerres préhistoriques était plutôt une succession de violences

Depuis les années 1960, le cimetière de Jebel Sahaba (vallée du Nil, actuel Soudan) était devenu l’emblème du concept de guerre organisée durant la Préhistoire. Mais une ré-analyse des données plaide plutôt pour une succession de conflits de moindre ampleur. La compétition pour l’accès aux ressources est probablement l’une des causes des conflits dont témoigne ce cimetière.

Depuis sa découverte dans les années 1960, le cimetière de Jebel Sahaba, vieux de 13 millénaires, était considéré comme l’un des plus anciens témoignages de guerre à la Préhistoire. Des scientifiques du CNRS et de l’Université Toulouse – Jean Jaurès¹ ont ré-analysé l’ensemble des ossements conservés au British Museum (Londres) et réévalué le contexte archéologique. Dans Scientific Reports le 27 mai 2021, ils montrent qu’il ne s’agit pas d’un unique conflit armé mais plutôt d’une succession d’épisodes violents, sans doute exacerbés par des changements climatiques.

Les ossements de nombreux individus inhumés à Jebel Sahaba portent des lésions produites, pour moitié, par des projectiles dont des pointes ont été retrouvées dans les os ou dans le volume où se trouvait le corps. Cependant, leur interprétation comme témoignage de mort de masse due à un conflit armé unique restait débattue… jusqu’à ce qu’une équipe d’anthropologues, de préhistoriens et de géochimistes entreprenne de 2013 à 2019 une nouvelle étude des milliers d’ossements, d’une centaine de pièces lithiques associées et du complexe funéraire (aujourd’hui englouti par le lac Assouan).

Photographie d’archive illustrant la tombe double des individus JS 20 et JS 21 avec l’indication par les crayons de la position des artéfacts lithiques associés. © Fond d’Archives Wendorf du British Museum. Photo de presse.

Photographie d’archive illustrant la tombe double des individus JS 20 et JS 21 avec l’indication par les crayons de la position des artéfacts lithiques associés.
© Fond d’Archives Wendorf du British Museum. Photo de presse.

Les ossements de 61 individus ont été réexaminés, y compris au microscope, afin de distinguer les traces de blessures de celles produites après l’enfouissement. Une centaine de nouvelles lésions, cicatrisées ou non, ont pu être identifiées, certaines présentant des éclats lithiques non reconnus précédemment et encore fichés dans les os. En plus des 20 déjà identifiés, 21 autres squelettes ont des lésions, presque toutes évocatrices de violences interpersonnelles, comme des traces d’impacts de projectiles ou des fractures. Par ailleurs, 16 individus présentent à la fois des lésions cicatrisées et non cicatrisées, ce qui suggère des épisodes de violence répétés à l’échelle de la vie d’une personne et non d’un conflit unique. Une hypothèse étayée par le fait que certains squelettes semblent avoir été perturbés par des inhumations plus tardives. De manière étonnante, hommes, femmes et enfants semblent avoir été traités de manière indifférenciée en termes de nombre et de type de lésions ou encore de la direction dont provenaient les projectiles².

Trace d’impact de projectile avec éclat lithique fiché dans le percement au niveau de la surface postérieure de l’os coxal gauche de l’individu JS 21. © Isabelle Crevecoeur / Marie-Hélène Dias-Meirinho. Photo de presse.

Trace d’impact de projectile avec éclat lithique fiché dans le percement au niveau de la surface postérieure de l’os coxal gauche de l’individu JS 21.
© Isabelle Crevecoeur/Marie-Hélène Dias-Meirinho. Photo de presse.

Ces nouvelles données révèlent en outre que la majorité des lésions a été produite par des projectiles composites, des armes de jet (flèches ou lances) composées de plusieurs pièces lithiques tranchantes, dont certaines sont emmanchées latéralement. La présence de pointes diversement taillées, avec des variations dans l’orientation du tranchant, suggère que l’objectif recherché était de lacérer et faire saigner la victime.

Ces nouveaux résultats permettent de rejeter l’hypothèse d’un cimetière de catastrophe lié à une guerre unique. Ce site témoignerait plutôt d’une succession de raids ou d’embuscades plus limités envers ces chasseurs-pêcheurs-cueilleurs, à une époque de variations climatiques majeures (fin de la dernière période glaciaire et début de la période humide africaine). La concentration de sites archéologiques de cultures différentes dans une zone restreinte de la vallée du Nil à cette époque suggère que cette région devait constituer une zone refuge pour les populations humaines soumises à ces fluctuations climatiques. La compétition pour l’accès aux ressources est donc probablement l’une des causes des conflits dont témoigne le cimetière de Jebel Sahaba. Cette analyse, qui modifie l’histoire de la violence à la Préhistoire, invite à reconsidérer d’autres sites de la même époque.

Étude des restes humains de Jebel Sahaba dans le département d’Egypte et du Soudan du British Museum (Londres). Analyse microscopique des lésions osseuses et étude anthropologique par Marie-Hélène Dias-Meirinho (gauche) et Isabelle Crevecoeur (droite).  © Marie-Hélène Dias-Meirinho. Photo de presse.

Étude des restes humains de Jebel Sahaba dans le département d’Egypte et du Soudan du British Museum (Londres).
Analyse microscopique des lésions osseuses et étude anthropologique par Marie-Hélène Dias-Meirinho (gauche) et Isabelle Crevecoeur (droite).
© Marie-Hélène Dias-Meirinho. Photo de presse.

Source : CNRS mai 2021.