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juin 2017

Sous les pierres, la Bible

Les grandes découvertes de l’archéologie

par Estelle Villeneuve

 

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Mettre ses connaissances à la portée du grand public est un art difficile et audacieux. Disons d’emblée qu’Estelle Villeneuve, l’auteur de cet ouvrage, a relevé le défi avec succès en évitant tous les pièges qui jalonnent la longue histoire de l’archéologie en Terre Sainte. L’entreprise n’est pas aisée car, comme le souligne l’auteur,  « la charge affective des convictions politiques ou religieuses pèse certainement davantage ici (le passé biblique ndlr) que partout ailleurs ».

L’ouvrage est une présentation résumée en six pages de 38 découvertes considérées par l’auteur comme représentatives de cette archéologie biblique qui débute dans la première moitié du XIXe siècle. La question sous-jacente qui animait les premiers savants était : peut-on “prouver” la Bible ? Dans son introduction, Estelle Villeneuve rend bien compte de la longue maturation de cette discipline quelque peu particulière dont les prémices s’inscrivent dans la logique de l’étude des textes sacrés initiée dès le XVIIe siècle par Baruch Spinoza, Richard Simon et Jean Astruc. Mais l’on pourrait, selon nous, remonter bien plus haut encore, jusqu’au XIIe siècle, avec les travaux de Pierre Abélard (1079-1142) qui, dans son ouvrage intitulé Sic et Non (“Oui et Non”), rassemble une somme de phrases contradictoires tirées de la Bible et des Pères de l’Église, et montre ainsi que les textes qui font autorité nécessitent une exégèse et ne doivent pas être adoptés sans critiques.

La rencontre entre Bible et archéologie débute donc dans le sillage des études bibliques. Il s’agit alors de “recontextualiser” la Bible, c’est-à-dire de la replacer dans son cadre géographique naturel. Cela commence tout naturellement en Palestine, mais on déborde bien vite sur l’Égypte et la Mésopotamie. Estelle Villeneuve décrit très bien le long cheminement que suivra le développement de cette archéologie biblique enferrée à ses débuts dans un raisonnement circulaire qui consistait à « plaquer le discours biblique sur les monuments et les brandir ensuite comme preuve de la Parole de Dieu ». Plus tard, dès les années 1950, les premiers archéologues juifs feront de même, mais pour des raisons politiques : ils sont nationalistes et sionistes. Par conséquent, il s’agit d’authentifier et de justifier la présence des Juifs sur une terre qu’ils revendiquent comme celle de leurs aïeuls.

Les grands noms de l’archéologie biblique sont évidemment rappelés : Edward Robinson, Félicien de Saulcy, Emmanuel de Rougé, Auguste Mariette, Henry Layard, Georges Smith, Charles Warren, William Petrie, Ernst Sellin, Dame Kathleen Kenyon, William Albrigth, Roland de Vaux, Ygaël Yadin ou Israël Finkelstein, pour n’en citer que quelques-uns.

À partir des années 1970, sous l’impulsion de ce que l’on appelle désormais “la nouvelle archéologie” ou “l’archéologie processuelle”, c’est-à-dire l’archéologie multidisciplinaire, la vision de l’archéologie biblique se fait plus critique, surtout vis-à-vis du Pentateuque qui relève d’une période encore difficile à démêler. Il apparaît clairement aujourd’hui que ce que l’archéologie contemporaine est en mesure de soutenir, c’est que les grandes narrations de la Bible ne deviennent véritablement historiques, c’est-à-dire documentées par des sources écrites, qu’à partir du IXe siècle av. J.-C., en pleine domination assyrienne.

L’archéologie du Nouveau Testament a eu moins à souffrir des avancées scientifiques de l’archéologie que celle de l’Ancien. D’une part parce que les sources textuelles sont un peu plus nombreuses, d’autre part parce que les résultats des fouilles sont souvent plus explicites. On est ici dans l’ordre de l’ajustement comme le montre l’exemple de l’emplacement du palais de Pilate à Jérusalem (qui séjournait plutôt dans l’ancien palais d’Hérode, sur la colline occidentale, que dans la forteresse Antonia), même « si l’archéologie s’est révélée inapte à saisir les traces de Jésus lui-même ». On est toutefois sur un terrain plus assuré d’un point de vue historique, et la plus belle des démonstrations en est sans doute la découverte des manuscrits de la mer Morte dont Estelle Villeneuve est une spécialiste.

L’ouvrage, à la couverture cartonnée, se lit agréablement car il est très didactique : l’ordre d’apparition choisi par l’auteur est chronologique, et chaque notice est introduite par une date, une petite carte de situation, le tout accompagné par un petit chapô où apparaît en gras le nom de l’inventeur. Ainsi, le lecteur possède-t-il d’emblée les principaux éléments d’identification de la découverte. Le texte des notices est succinct, certes, mais d’une grande clarté, avec quelques notes infrapaginales et une courte bibliographie. L’ensemble jouit d’une belle iconographie, et l’on peut noter en fin d’ouvrage une grande carte géographique avec l’emplacement des sites mentionnés. On nous permettra juste de nous étonner de voir dans ce bel ouvrage consacré à l’archéologie de la Terre Sainte (le mot apparaît régulièrement sous la plume de l’auteur) une notice sur les fouilles du tombeau de saint Pierre à Rome. Cela relèverait, selon nous, davantage d’une archéologie chrétienne, voire romaine. Mais après tout, saint Pierre n’était-il pas originaire de Palestine ?

Bruno Bioul

 

Estelle Villeneuve, Sous les pierres, la Bible. Les grandes découvertes de l’archéologie, éditions Bayard, Paris, 2017, 264 pages, 26,90 €