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septembre 2017

Sainte-Colombe, la petite “Pompéi” française

Dans les faubourgs de la ville antique de Vienne, se déroule actuellement une fouille préventive menée par la société Archeodunum SAS sur une parcelle de 6000 m², en préalable à la construction de quatre immeubles de logements. La commune de Sainte-Colombe est connue depuis le XIXe siècle pour sa sensibilité archéologique, notamment après les découvertes de plusieurs mosaïques témoignant de la présence de riches demeures appartenant à la colonie romaine de Vienna.

par Benjamin Clément, François Meylan et Bruno Bioul

 

Photo Flore Giraut. © Archeodunum.

Visage de Silène sur la mosaïque de la salle à manger de la maison des Bacchanales (Ier s. apr. J.-C.). Photo Flore Giraut. © Archeodunum.

 

 

En l’an 79 apr. J.-C., la ville de Pompéi, en Campanie (Italie), disparaissait sous les laves du Vésuve. Cette catastrophe coûta la vie à plusieurs milliers de personnes, mais au-delà du drame humain, elle permit la conservation exceptionnelle de vestiges uniques au monde.

Il semble que quelques décennies plus tard, un faubourg entier de la colonie romaine de Vienna, dans les actuels départements du Rhône et de l’Isère, ait subi un sort similaire. Des incendies l’ont entièrement ravagé à plusieurs reprises, comme en témoignent les nombreuses traces de ces sinistres, ainsi que l’état remarquable des vestiges conservés à Sainte-Colombe. Ses habitants ont tout laissé sur place pour échapper aux flammes !

Située à un important carrefour d’axes de circulation, le Rhône et la voie Narbonnaise, qui mettait en relation Lugdunum (Lyon), la capitale des Trois Gaules, avec la province romaine de Narbonnaise et le port fluvial d’Arles, la cité de Vienne s’étendait à l’époque romaine des deux côtés du fleuve. Nombre de ses vestiges sont déjà connus depuis longtemps, comme le théâtre et l’odéon, le temple d’Auguste et de Livie, l’hippodrome, les thermes et les murailles. Le site de Saint-Romain-en-Gal, l’un de ses quartiers les plus célèbres, témoigne également de cette richesse.

Il faut désormais compter aussi avec Sainte-Colombe et ses remarquables trésors archéologiques.

 

 

Photo Flore Giraut. © Archeodunum.

Mosaïque ornant le sol d’un des salons de la maison des Bacchanales (Ier s. apr. J.-C.). Photo Flore Giraut. © Archeodunum.

 

Un vaste espace public au bord du fleuve

À la suite du diagnostic réalisée par Michel Goy (Inrap), les investigations conduites par la société Archeodunum SAS, sous la responsabilité de Benjamin Clément, ont révélé l’existence d’un secteur public à l’est, en bordure des quais du Rhône. Les premiers aménagements remontent au règne de l’empereur Auguste (27 av.-14 apr. J.-C.) et correspondent aux premières installations portuaires de la colonie sous la forme d’au moins sept entrepôts de module identique, aménagés le long des berges.

Sainte-Colombe 7

 

Au milieu du Ier siècle, une place de marché de 5000 m², entourée de boutiques dédiées à la production artisanale (métallurgie, vente de denrées alimentaires, etc.) était destinée à recevoir les marchands itinérants qui venaient vendre leurs productions. À l’étage, des appartements locatifs étaient destinés au logement des classes moyennes de la la ville de Vienne. L’incendie qui a détruit cet ensemble a permis de préserver les sols du rez-de-chaussée et des étages effondrés, ainsi que le mobilier abandonné sur place lorsque ses occupants ont fui la catastrophe, transformant ce secteur en une véritable petite Pompéi viennoise.

À la fin du Ier siècle, cet espace est remplacé par une vaste place de près de 7000 m², dotée d’une fontaine monumentale et bordée de basiliques à deux nefs précédées d’un portique. Cet aménagement d’envergure, en relation directe avec le Rhône, devait sans doute rassembler les commerçants viennois sous la forme d’une “place des corporations”. Il pouvait également jouer un rôle administratif dans la gestion des installations portuaires.

Au IVe siècle, le complexe est abandonné, et un grenier sur plancher et vide sanitaire est implanté dans la partie nord-ouest du secteur. Enfin, une nécropole du haut Moyen Âge, comprenant une quarantaine de sépultures, constitue la dernière trace d’occupation du site.

De somptueuses demeures près de la voie de Narbonnaise

La voie de Narbonnaise, édifiée par Agrippa autour des années 10 av. J.-C., limite cette opération à l’ouest. Elle est pavée de larges dalles de granite et longée par un portique monumental ouvrant sur des espaces à destination économique et artisanale se développant sur trois étages découverts effondrés sur place. En fond de parcelle, une première domus (maison), dite de Thalie et Pan, est organisée autour de deux péristyles pour une trentaine de pièces.

 

Mosaïque représentant l'enlèvement de la muse Thalie par le dieu Pan (IIe-IIIe siècle). Photo Flore Giraut © Archeodunum.

Mosaïque représentant l’enlèvement de la muse Thalie par le dieu Pan (IIe-IIIe siècle). Photo Flore Giraut © Archeodunum.

 

 

Elle a été reconnue dans son intégralité et nous livre une décoration soignée, comme en témoigne la découverte d’une vingtaine de mosaïques et de sols en plaques de marbre (opus sectile). le pavement d’un cubiculum (bureau) de 16 m² constitue la plus belle découverte dans cette domus puisqu’il est décoré d’une mosaïque préservée dans sa quasi-totalité dont le médaillon central représente l’enlèvement de Thalie, la muse de la comédie, par Pan, une divinité de la suite bachique.

 

Nettoyage du sol en opus sectile  de la maison de Thalie et Pan (IIe-IIIe s.). Photo Flore Giraut. © Archeodunum.

Nettoyage du sol en opus sectile de la maison de Thalie et Pan (IIe-IIIe s.). Photo Flore Giraut. © Archeodunum.

 

Une seconde demeure aristocratique organisée autour d’un riche jardin se situe plus au nord. Baptisée “la maison des Bacchanales”, en raison d’une mosaïque de la salle de banquet montrant un cortège de bacchantes et de satyres enivrés entourant Bacchus, elle a été détruite par un incendie à la fin du Ier siècle, préservant sa riche décoration ainsi que ses étages effondrés sur les sols du rez-de-chaussée.

 

Médaillon central de la salle à manger de la maison des Bacchanales, représentant Bacchus abreuvant de vin sa panthère (Ier s. apr. J.-C.). Photo Flore Giraut © Archeodunum.

Médaillon central de la salle à manger de la maison des Bacchanales, représentant Bacchus abreuvant de vin sa panthère (Ier s. apr. J.-C.). Photo Flore Giraut © Archeodunum.

 

Boutiques, ateliers et gens modestes

La boutique d’un forgeron a livré une caisse contenant une statuette-balsamaire en forme de chien, deux couvercles en céramique remployés comme coupelle à offrandes, une petite bourse avec trois deniers républicains sans doute thésaurisés, et un second balsamaire en verre ainsi que quelques outils (pinces, lime, épingle). Ces éléments font partie d’un petit laraire, c’est-à-dire un autel domestique dédié aux divinités protectrices de la famille du forgeron et de son activité.

À l’étage d’une autre taberna, sur le sol en béton d’un appartement, l’équipe d’Archeodunum a découvert un coffre en bois contenant l’équipement d’un légionnaire. Une armure segmentaire, un glaive, une paire de chaussures ont d’ores et déjà été exhumés de l’effondrement de cet appartement. Cet équipement appartenait sans doute à un vétéran ayant combattu entre les années 30 et 60 apr. J.-C. et revenu s’installer à Vienne après sa démobilisation. Cette découverte exceptionnelle (il existe quelques autres exemplaires de ce type d’armure, dite lorica segmentata, découverts en Angleterre) permet de parfaire nos connaissances de l’équipement militaire à cette époque, et nous éclaire surtout sur les modes de vie des classes moyennes résidant au sein des grandes villes romaines à la fin du Ier siècle apr. J.-C.

 

Dolium (à gauche), grand vase de stockage d'une capacité de 1000 litres), installé dans une des boutiques de la place (Ier s. apr. J.-C.), et contenu d'une étagère effondrée (à droite) sur le sol d'une boutique (Ier s. apr. J.-C.). Photo Flore Giraut © Archeodunum.

Dolium (à gauche), grand vase de stockage d’une capacité de 1000 litres, installé dans une des boutiques de la place (Ier s. apr. J.-C.), et contenu d’une étagère effondrée (à droite) sur le sol d’une boutique (Ier s. apr. J.-C.). Photo Flore Giraut © Archeodunum.

 

Si loin, si près

Grâce à l’exceptionnel état de conservation de ces vestiges, la « petite Pompéi viennoise » nous donne à voir, à plusieurs périodes successives, le cadre de vie de nos lointains prédécesseurs en ces lieux. Entre le Rhône et un axe routier majeur, se côtoient ou se superposent édifices publics, bâtiments commerciaux, luxueuses demeures et boutiques d’artisans. L’architecture romaine montre ici tout l’éventail de ses solutions techniques (ornementations, maçonnerie, ossatures en bois, plomberie, chauffage, décors, gestion des déblais), dans le domaine tant public que privé. Malgré 2000 ans d’écart, il s’en dégage une étrange familiarité avec les immeubles modernes qui entourent et surplombent la ville antique. Les marchandises et les programmes décoratifs rappellent, quant à eux, que cette époque est caractérisée par un certain cosmopolitisme serein dont la mondialisation sauvage actuelle ferait bien de s’inspirer. C’est là un très beau miroir tendu, dans lequel il est plaisant de contempler et d’interroger notre monde contemporain.