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décembre 2018

Qumrân. Les choses avancent progressivement !

 

Compte rendu du catalogue

Robert Donceel et Pauline Donceel-Voûte, Matériel archéologique de Khirbet Qoumrân et ‘Ain Feshkha sur la mer Morte. Pierre, lampes, verre, matériaux divers, Presses universitaires de Louvain, 2017, 397 pages, 45 €

 

Catalogue Donceel

 

 

Pour qui connaît un peu le milieu des qumrânologues, les noms de Robert et Pauline Donceel-Voûte lui sont familiers car ils figurent dans tous les bons ouvrages spécialisés ou de vulgarisation ayant trait aux manuscrits de la mer Morte et au site de Qumrân. Pressentis en 1990 par l’École biblique et archéologique de Jérusalem pour faire partie de l’équipe chargée de la publication du matériel archéologique mis au jour sur les sites de Qumrân et d‘Ain Feshkha fouillés par le père de Vaux entre 1951 et 1958, les époux Donceel se sont vus attribuer l’examen des objets en pierre, verre, matériaux divers et lampes en terre cuite, sujets de la présente publication. Il faut saluer ici leur travail car, avant toute chose, il s’est agi d’une opération scientifique courageuse car ingrate et difficile, de par la nature et l’état des objets examinés, et de part les difficultés majeures inhérentes à la publication elle-même puisqu’il s’agissait pour eux – comme pour leurs collègues chargés de publier le matériel archéologique de Qumrân (céramique commune, mobilier en métal…) sous la direction du Père Jean-Baptiste Humbert, secondé par Alain Chambon –, de reprendre et mener à bien la publication d’un mobilier archéologique mis au jour lors de fouilles qui se sont déroulées il y a plus de 50 ans, dans des conditions compliquées et selon des techniques disons aléatoires, voire carrément inacceptables selon les critères actuels d’une fouille archéologique !

Les Donceel connaissent bien le site et son matériel archéologique conservé au Rockefekker Museum (ancien Palestine Archaeological Museum) de Jérusalem, et Robert Donceel a rencontré à plusieurs reprises le père Roland de Vaux lorsqu’il était encore directeur de l’École biblique, sur le site de Qumrân. L’examen scrupuleux du matériel archéologique a amené les deux archéologues de l’université catholique de Louvain à avancer, dès les années 1992, une hypothèse sur le caractère du site de Qumrân qui a suscité de vives réactions. Selon les Donceel, Qumrân n’avait aucun lien avec les esséniens, cette communauté de juifs pieux retirés au désert suite à un désaccord profond avec les autorités du grand temple, tel que cela transpire des textes d’auteurs antiques comme Philon d’Alexandrie, Flavius Josèphe et Pline l’Ancien. Pour eux, Qumrân constitue les vestiges d’une de ces nombreuses exploitations spécialisées qui s’échelonnaient entre Jéricho et le sud de la mer Morte. Il s’agit plus précisément d’une villa qui, en tant que telle, s’organisait en deux parties : une pars urbana à caractère résidentiel, bénéficiant entre autres d’un “cénacle” ou salle à manger à l’étage[1] (le scriptorium du Père de Vaux), et une pars rustica spécialisée notamment dans la fabrication de parfums et de baumes (en gros toute la partie occidentale du site). Dans les environs immédiats du complexe, des équipes constituées en partie ou par moment d’esclaves ont pu être mises au travail. Un sceau de pierre recueilli sur le site mentionne, en grec, un “Joseph” (pl. 32.1 et pl. 70.7 dans le présent ouvrage) : ce nom est commun en Palestine gréco-romaine, mais on peut relever que plusieurs personnes dans la famille d’Hérode le portaient (dont un frère et un oncle du roi).

L’ouvrage est réparti en quatre sections indiquées dans le sous-titre : le mobilier en pierre, les lampes en terre cuite, les objets en verre, les objets en matériaux divers et éléments d’équipement des loci : argile et enduits, matières végétales, os, corne et nacre, céramique fine locale et importée.

 

Pauline Donceel-Voûte s’est chargée du mobilier en pierre : récipients (urnes, vasques, bols tournés et taillés par éclats, terrines, chopes, pichets, pots à bec verseur, gros récipients communs), mobiliers divers et accessoires, poids, sceaux, disques, bouchons et couvercles, boîtes et plaques, brûle-parfums (?), base de colonnette, éléments de mécanisme, décor architectural (opus sectile, base, tambours, chapiteau). D’emblée, elle souligne la rareté du décor architectural : quelques dalles de pavement en opus sectile, de grands chapiteaux et quelques bases, tous à l’aspect inachevé, et un morceau de kymation (échine de chapiteau) orné. Cette indigence frappante a une raison selon elle : à l’époque hérodienne (Ier s. av./Ier s. apr. J.-C.), le décor monumental s’exécutait de préférence dans le stuc et le plâtre sculptés et peints. La grande originalité de la production de cette période dans la région est le recours à la pierre calcaire pour la fabrication de récipients divers : produits de luxe, vaisselle de table et équipement de cuisine. L’ensemble de ce mobilier indique, selon P. Donceel-Voûte, un cadre et des activités principalement domestiques et/ou artisanales, accessoirement administratives (sceaux), mais rarement d’apparat. Son étude du matériau – une pierre calcaire locale pour l’essentiel, complétée par du silex, du calcaire marin, de la dolomite, du calcaire bitumineux, du schiste, tous provenant des environs immédiats, et du basalte de Galilée (alentours du lac de Tibériade) – et des techniques de fabrication est très fouillée et débouche sur une question fondamentale : celle de l’existence probable d’un atelier de tailleurs de pierre itinérants (une ou deux personnes, rarement plus) ayant travaillé “à la demande” et parcourant le pays en carriole ou à dos de mulet. L’auteur présente à cette occasion un assez long développement sur l’industrie de la pierre en Palestine au tournant de notre ère, ainsi qu’ailleurs en Méditerranée au début de l’empire romain, soulignant au passage que les vases de luxe les plus prisés en Palestine sont ceux exécutés en albâtre.

Qu’en est-il des liens entre vases en pierre et préceptes juifs de pureté ? D’abord, Pauline Donceel-Voûte insiste sur le fait que le tournage de la pierre devient très courant en Palestine à l’époque hellénistico-romaine, soit entre le IIe s. av. et la première moitié du IIe s. apr. J.-C. On assiste alors à une véritable production “industrielle” de vases de ce type, qui prend fin avec le déferlement des légions romaines lors de la Seconde révolte juive (132-135 apr. J.-C.). Mais y a-t-il un lien étroit entre le matériau et la législation sur la pureté (surtout celle des prêtres) ? L’étude des textes halachiques judaïques ne permettent pas de conclure positivement, de même que le récit johannique des noces de Cana, et il est notable de constater que c’est au moment même où s’élabore la Mishna et la codification des lois régissant la pureté dans la vie quotidienne des juifs, donc à la fin du Ier et dans le courant du IIe s. apr. J.-C., que cesse la production massive des récipients de pierre. En réalité, l’auteure fait observer d’une part que dans le récit des noces de Cana, c’est le type de vase lui-même, à savoir des hydries, qui est mis en relation avec le principe de pureté, et non pas le matériau dans lequel il a été façonné, et d’autre part que l’association vase/pierre est davantage le fait d’un goût particulier d’une certaine classe socio-économique d’avant 70 apr. J.-C. pour ce type d’artisanat en pierre locale. La reprise du tournage de la pierre ne se fera qu’au Ve s. de notre ère dans un contexte historique nettement christianisé et géographiquement plus étendu. Enfin, Pauline Donceel-Voûte conclut en soulignant la relative rareté de cette production artisanale en pierre par rapport à la vaisselle céramique largement dominante à Qumrân. Dans le catalogue qui suit cette étude, on attirera l’attention des spécialistes en particulier sur la pièce Kh.Q. 1229 (pl. 34 et pl. 71.1), connu des familiers de Qumrân comme étant le vestige d’un “calendrier solaire” (cadran solaire de type astrolabe selon les archéologues finlandais Minna et Kenneth Lönnqvist) et que Pauline Donceel-Voûte, à l’issue d’un long examen très minutieux, propose d’interpréter comme la pièce dormante d’un appareil de comptage trouvé dans le locus 45, à l’extérieur de la pars urbana, entre le mur oriental du quadrilatère d’habitation et le mur de clôture extérieur du complexe qumrânien.

 

Robert Donceel s’est chargé des trois autres sections, celles qui concernent les lampes en terre cuite, les objets en verre et les objets en matériaux divers. En ce qui concerne les lampes, l’archéologue belge n’a pas tenu à proposer une contribution « qui enrichisse et renforce la connaissance des types contemporains à l’existence du site » car cela exigerait d’ouvrir le débat et l’enquête sur une échelle géographique beaucoup plus large, mais cela ne signifie pas qu’il n’a pas procédé aux travaux comparatifs nécessaires dans ce genre d’étude. Son objectif immédiat a été « de proposer des regroupements basés sur les similitudes surtout techniques et formelles entre les lampes », regroupements fondés sur les exemplaires complets et bien conservés. À cette occasion, il rappelle que l’étude du matériel archéologique de Qumrân et d‘Ain Feshkha butte très souvent sur une transmission des données stratigraphiques et topographiques très fragile, tirée directement du “catalogue” dressé par les fouilleurs sur le chantier. Les sources d’information concernant les conditions de découvertes sont ténues, et la localisation topographique et altimétrique des objets mis au jour entre 1951 et 1958 est, dans la très grande majorité des cas, limitée à l’unique mention du locus (unité architecturale) où ils ont été découverts : « le locus 130 est le seul à avoir été carroyé, les carrés étant désignés par des chiffres et les lettres majuscules » (note 3 de la p. 2 du chapitre 2). La principale leçon que tire l’auteur est que « les conclusions chronologiques de R. de Vaux ne peuvent être considérées comme définitives ». Parmi ces lampes en terre cuite, R. Donceel distingue les lampes tournées et les lampes moulées. Les premières se déclinent en cinq catégories : lampes soucoupes, lampes de tradition hellénistique, lampes à bec en enclume, lampes de type « Pocket Watch » et lampes de type « Loeschke ». Les lampes moulées se répartissent elles aussi en cinq catégories : lampes “delphiniformes”, lampes “soleil”, lampes de “Jerash”, lampes noires à décor végétal et lampes à médaillon. La conclusion de cette étude se résume en six points : 1. Qumrân apparaît comme un “site ouvert” du fait de la grande variété des pâtes et des formes de lampes ; 2. Il y a beaucoup de parallèles avec les lampes découvertes dans les fouilles de Jérusalem (mais cela peut être dû à un certain déséquilibre dans les publications entre les fouilles de la ville sainte et celles des autres sites de la région) ; 3. Les lampes tournées de tradition hellénistique donnent une datation plus haute que celle donnée par R. de Vaux pour la grotte 1 (fin IIe s. av., puis courant Ier s. apr. J.-C.) ; 4. La publication des autres catégories d’objets en terre cuite permettra sans aucun doute d’affiner l’étude du caractère des deux sites, Qumrân et ‘Ain Feshkha, mais il est d’ores et déjà acquis que dans l’Antiquité, ‘Ain Feshkha n’était pas un cul-de-sac sur la mer Morte comme la situation actuelle semble le suggérer ; 5. Il n’y a pas trace de fabrication des lampes en terre cuite sur le site même de Qumrân (pas de ratés de cuisson ni de déchets). Là aussi, la publication de la céramique commune des deux sites permettra d’affiner ce constat ; 6. Certaines catégories de lampes, comme celles dites de “Jerash” et celle à médaillon, pourraient confirmer une datation plus haute que celle couramment admise, à partir du IIe s. apr. J.-C.

En ouvrant le dossier des objets en verre, Robert Donceel précise de manière catégorique que ce mobilier provient bien des fouilles de Qumrân et d‘Ain Feshkha puisqu’il a lui-même constaté de visu qu’il avait été emballé et conservé au Palestine Archaeological Museum en association avec d’autres objets mobiliers provenant de ces deux sites. Le mobilier en verre est de nature très variée et se répartit entre verre modelé (perles), verre coulé dans un moule (bols), verre soufflé dans un moule (gobelets), verre soufflé à la canne (bols, soucoupes, plats profonds, gobelets, coupes balsamaires, bouteilles, cruches, flacons, patère, aryballe, creuset [?], “askoi”, pipes de soufflage/felles [?]), verre étiré et torsadé (spatule [?], perles). Son étude lui permet d’avancer quelques évidences en évitant une surinterprétation de ce matériel si particulier : 1. La quasi totalité des verres de Qumrân a été mise au jour dans le périmètre central du site, le fameux quadrilatère surmonté de la tour en son angle nord-ouest, c’est-à-dire dans la partie “résidentielle” de l’établissement ; très peu de trouvailles ont été faites dans les quartiers périphériques à caractère artisanal et industriel. 2. Aucun mobilier de verre n’a été découvert dans ce que le Père R. de Vaux avait qualifié de “réfectoire” et sa desserte (loci 77 et 86-89). Le cas des balsamaires est particulièrement intéressant. R. Donceel souligne que la présence d’une forte proportion de ces petits vases aux formes caractéristiques (petite panse et long col étroit) dans le secteur des cuves (loci 31, 32, 33, 34) peut suggérer une activité en lien avec la manutention, voire la fabrication de parfums. Ceci est d’autant plus étonnant que les balsamaires se retrouvent en général dans les tombes comme mobilier funéraire. Comment expliquer autrement cette forte présence de ce contenant si caractéristique, s’interroge l’archéologue, tout en reconnaissant par ailleurs qu’il existe de nombreuses attestations d’utilisation de cruches en terre cuite pour conserver des parfums, voire également des contenant de pierre ? L’hypothèse qu’il avance prudemment est celle de l’existence, sur les deux sites (Q. et A.F.), d’une activité de verriers itinérants transportant, à l’instar de leurs collègues céramistes, le matériau brut qu’ils façonnaient au cours de leurs activités saisonnières. Cette hypothèse exige cependant des analyses complémentaires qui, faute de moyens et de temps, n’ont pas été faites dans le cadre de cette publication.

La dernière partie du catalogue concerne les objets en matériaux divers, à savoir : sphères d’argile et de terre cuite, bouchons, couvercles, disques, rondelles, pesons, bâtonnets d’argile et de terre cuite, éléments de construction et d’équipement comme ceux servant à l’écoulement ou au stockage des fluides (conduites, tuyaux, puisards, entonnoirs, réservoirs et bassins), ceux utilisés comme appui et couverture (banquettes sur plateformes, plateformes à compartiments et cupules, étagères, fragments de plafonds), les supports, consoles et crédences, les cylindres de bois et de plâtre, les briques, les fragments de décor mural sur enduits, les matières végétales, les os, ivoires et nacres, les parures, la céramique fine locale et/ou importée (à décor peint, “pseudo-nabatéenne”, à vernis noir, “terres sigillées” orientales). L’auteur n’a pas hésité à prendre aussi en compte tous les objets non inventoriés mais conservés et identifiés dans les dépôts du Palestine Archaeological Museum (musée Rockefeller), ainsi que ceux qui ont été repérés sur des photos anciennes, contemporains des fouilles et faites in situ. Un véritable travail de fourmi !

Nous n’allons pas passer en revue tous ces objets, mais souligner quelques points qui nous paraissent intéressants quant à la nature du site. Par exemple, l’utilisation des canalisations apparaît faire montre d’une assez belle complexité et d’un souci pratique d’amener l’eau au mieux et sur tout le site. Robert Donceel rappelle que le site est traversé par un “aqueduc” d’où partent plusieurs dérivations en pierre, mais que des éléments en terre cuite ont été utilisés comme raccord, notamment verticaux, pour passer au-dessus ou en dessous d’un obstacle. Un tel système savant, installé dans un établissement très complexe, peut-il refléter autre chose qu’une utilisation de l’eau à large échelle et en divers secteurs du site en relation avec des activités artisanales et industrielles plutôt que de simples libations et purifications rituelles ? Un autre exemple, très attendu celui-là de la part des époux Donceel, est celui du mobilier fixe en terre crue et briques, avec enduit de revêtement, qu’ils interprètent comme des banquettes-klinai sur plateforme, et celui des supports de jarre. En effet, ce mobilier occupe une place centrale dans l’hypothèse qu’ils ont développée sur le caractère résidentiel aristocratique de Qumrân. Le premier souffre toujours d’une absence cruelle d’éléments de comparaison assurés, et la faiblesse d’interprétation réside dans les dimensions assez médiocres de la largeur de la base de ces banquettes (entre 26 et 30 cm). Mais après tout, et justement parce qu’il n’existe aucun élément de comparaison, peut-on écarter d’un revers de main une telle hypothèse, aussi fragile soit-elle ? En revanche, l’examen de la répartition des supports de jarres montrent très clairement leur regroupement dans trois secteurs bien précis du site : 1. À l’étage du locus 30 – le “scriptorium” du Père de Vaux – que les Donceel ont réinterprété comme un coenaculum, une salle à manger où l’on prenait le souper (coena) ou le dernier repas de la journée, salle placée parfois à l’étage d’une habitation ; 2. Dans le “réfectoire” (locus 77) ; 3. Dans la partie orientale du site, entre le mur est du quadrilatère central et le mur extérieur oriental du complexe (loci 44, 60, 61 et 80). La nature “conviviale” du locus 30 pourrait être renforcée par la présence d’un fragment de simpulum (Kh. 3410, n°140), sorte de louche à long manche, et celle d’un fragment de couteau (Kh. 3423, n°142), mais ces deux pièces en os sont vraiment trop ténues pour pouvoir être catégorique. D’autres objets relativement soignés (deux manches et un anneau) provenant du secteur de la tour pointeraient également vers une utilisation plus raffinée ou “résidentielle” des étages supérieurs de cette structure. En renfort à ce caractère résidentiel de la tour, Robert Donceel signale que dans les carnets de fouilles du Père de Vaux, il n’est fait aucune mention de la présence d’un quelconque décor mural sur l’ensemble de l’établissement, à l’exception d’un morceau d’enduit de couleur bleue à l’étage du locus 12. Le reste des murs étaient revêtus d’un enduit à base de terre et de chaux, parfois revêtu d’une couche blanche plus fine faite de lait de chaux, improprement qualifiée de plâtre.

 

Il y a beaucoup d’autres objets et éléments mobiliers dans ce catalogue bien fournis. Pour les découvrir, il suffit de l’acquérir auprès des presses universitaires de Louvain. Une mise au point s’impose cependant : on pourrait reprocher à Pauline et Robert Donceel de publier leur catalogue bien des années après avoir proposé une hypothèse sur la nature du site de Qumrân, et ainsi les soupçonner d’interpréter le mobilier dont ils avaient la charge de traiter à l’aune de cette dernière. Il n’en n’est rien, assurément. Ils connaissent ce matériel archéologique depuis de longues années et y travaillent assidument malgré l’ingratitude de la tâche. Il en va d’ailleurs de même pour les autres archéologues qui, sous la direction du Père Humbert, ont la charge de publier le reste du mobilier archéologique de Qumrân et d’Ain Feshkha. Les difficultés de tout genre expliquent ce décalage chronologique entre la date des fouilles, le traitement du matériel et sa publication.

L’un des apports majeurs de ce catalogue est de montrer, preuves à l’appui, que les deux sites de Qumrân et ‘Ain Feshkha étaient des sites ouverts, dont les résidents (propriétaires ?) avaient adopté un mode de vie qui s’inscrivait dans les pratiques courantes de leurs contemporains, pratiques marquées par une acculturation juive au monde hellénistico-romain. Cela ne devrait plus nous surprendre aujourd’hui. En effet, lorsque le Père de Vaux débuta ses fouilles en 1951, il pouvait légitiment penser que Qumrân était un lieu isolé et unique, propre à abriter une “communauté” de juifs pieux qui voulaient vivre leur croyances retirés et à l’abri des convoitises du monde, tout simplement parce qu’il n’avait pas d’autres éléments de comparaison sous la main. Mais la multiplication des fouilles dans le secteur de la mer Morte depuis une trentaine d’années a permis de replacer les établissements de Qumrân et d‘Ain Feshkha dans une perspective beaucoup plus large qui met bien à mal la théorie qu’avait élaborée le savant dominicain – à la suite des travaux d’Éléazar Sukénik et André Dupont-Sommer –, à savoir celle d’un site essénien où furent produits les manuscrits découverts dans des grottes voisines. D’ailleurs, Robert Donceel insiste à quelques reprises sur le fait qu’aucun manuscrit n’a été mis au jour dans les ruines des deux sites (contrairement à Masada par exemple).

Formellement, le catalogue offre des outils d’exploitation des données vraiment intéressants : des plans de Qumrân avec répartition des découvertes des différents mobiliers, quelques photos couleurs et des dessins très précis. On pourra cependant regretter une pagination de l’ensemble peu pratique (chaque chapitre a sa propre pagination, ce qui complique et alourdit les renvois de pages), et l’absence de plan du site d‘Ain Feshkha.

Qumrân est vraiment un cas particulier, mais cette particularité tient, selon nous, plus au fait que l’on tente depuis des décennies de lier le site aux manuscrits et aux esséniens qu’à la singularité des ruines elles-mêmes. La multiplication des fouilles dans la région et la publication intégrale de son matériel dont les époux Donceel viennent d’apporter une contribution majeure, désormais incontournable, devraient, nous l’espérons, contribuer enfin, dans les toutes prochaines années, à donner aux spécialistes les clés nécessaires à une juste interprétation de ce site fabuleux.

 

Bruno Bioul

Notes

[1] L’interprétation générale du site a ses adeptes, mais celle du locus 30 (scriptorium) comme salle à manger ne paraît pas suffisamment convaincante pour bon nombre de spécialistes car les parallèles sont rares, et l’on considère que la largeur des banquettes (entre 35 et 45 cm) ne permet pas de s’allonger confortablement.