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mai 2018

Ars en Saintonge (16). Une maison néolithique et des vestiges gallo-romains inédits « Chemin des Prés »

Par Alexandre Lemaire et Bruno Bioul

 

Photo du site par drone (© 3DRView). Au second plan, le château de la Maison Ferrand.

Fig. 1. Photo du site par drone (© 3DRView). Au second plan, le château de la Maison Ferrand.

 

Ars est une petite commune du sud-ouest de la France, située dans le département de la Charente (16). On la connaît localement sous le nom de Ars en Saintonge. On y compte aujourd’hui 751 habitants, qu’on appelle les Arsois/Arsoises. Son nom viendrait du latin arx, -cis qui signifie « citadelle » ou « forteresse » : le village s’est, en effet, développé autour du château de la famille de Brémond d’Ars. Le cœur historique de la commune est composé du bâtiment de la mairie (un ancien presbytère muni d’une tour octogonale) et de l’église Saint-Maclou, érigée aux XIIe, XVe et XVIIIe siècles. Le patrimoine archéologique plus ancien apparaît également riche bien que peu documenté. Si les traces les plus anciennes se rapportent au Paléolithique moyen, c’est à partir du Néolithique récent que le territoire de la commune atteste une véritable occupation, semble-t-il structurée autour d’une enceinte fossoyée avec « une pince de crabe » entourant un fossé plus petit. Cinq autres entités archéologiques se rapportent à cette période, témoignant d’une occupation assez dense, notamment à travers une nouvelle enceinte et les reliefs d’un atelier de taille. Les indices se rapportant à la Protohistoire sont plus incertains : cinq enclos fossoyés, quadrangulaires et circulaires, ont été repérés en prospection aérienne (J. Dassié), mais leur attribution chronologique ne repose que sur leur morphologie. À la période romaine, une voie, dite chemin Boisné, reliant Saintes à Périgueux, passait à proximité, au lieu-dit “Port de Jappe”. Outre quelques vestiges mobiliers, sont également mentionnés une « villa », des traces d’habitat et les vestiges d’une construction indéterminée. À l’exception d’une fouille d’urgence menée sur une nécropole mérovingienne dans les années 1980, toutes les connaissances archéologiques sur la commune ont été acquises par prospection.

 

La fouille Archeodunum « Chemin des Prés », conduite par Alexandre Lemaire en octobre et novembre 2016 sur une surface de 7820 m2, a donc utilement complété ce panorama. En effet une maison néolithique et un enclos rural du début du Haut-Empire (Ier s. p.C.), présentant deux états successifs et associé à deux bâtiments, y ont été mis au jour (fig. 1).

 

Plan des vestiges néolithiques et antiques. © Archeodunum SAS

Fig. 2. Plan des vestiges néolithiques et antiques. © Archeodunum SAS

 

La maison néolithique se situe au centre de l’emprise de fouille (fig. 2, n°1). Il s’agit d’un bâtiment « naviforme » de 13,90 m de longueur et 5,80 m de largeur maximale, orienté nord-ouest/sud-est, délimité par des tranchées curvilignes et dont la charpente paraît soutenue par des poteaux. Ses tranchées périphériques se caractérisent par des creusements à parois verticales et fond plat irrégulier, de 0,25 m de largeur moyenne, témoignant probablement de l’installation de fondations légères, sur solins ou sablières. L’entrée se situe dans l’axe médian du mur sud-est, encadrée par deux poteaux de bonne taille ménageant un passage de 0,80 m de large. Une interruption de la tranchée de fondation sur 1,40 m de longueur, côté nord, peut correspondre à un second accès ou résulter d’un simple défaut de conservation. L’arrière du bâtiment, au nord-ouest, est marqué par un petit espace trapézoïdal d’un peu moins de 1,5 m², isolé du reste du bâtiment par une cloison interne signalée par une nouvelle tranchée connectée aux périphériques. 22 ancrages de poteaux ont été identifiés à l’intérieur de l’espace bâti. Si la grande majorité s’intègre bien au plan du bâtiment, deux concentrations de quatre et cinq poteaux, côté sud, sont plus délicates à interpréter : certains peuvent correspondre à des étais installés autour d’un poteau porteur, témoignant d’une réfection dont une reprise partielle de tranchée de fondation peut également se faire l’écho ; d’autres peuvent plutôt être associés à un autre ensemble de poteaux susceptible de manifester la présence d’un second bâtiment se développant légèrement au sud du premier en le recoupant en partie. Le plan, partiellement conservé, pourrait s’inscrire dans une forme et une orientation similaire au premier, mais se démarquer par une construction uniquement sur poteaux, sans recours aux tranchées de fondation.

Le bâtiment “naviforme” vu de puis le Sud-Est. © Archeodunum SAS.

Le bâtiment “naviforme” vu de puis le Sud-Est. © Archeodunum SAS.

 

Le plan du bâtiment « naviforme » fondé sur poteaux et tranchées n’est pas sans évoquer les bâtiments « en amande » ou « piriformes » du Néolithique final et du Bronze ancien mis au jour récemment en Bretagne (Blanchet, Nicolas et Thoron 2012 ; Roy 2016) et dans le Calvados (à Saint-André-sur-Orne, fouille Inrap 2015 sous la responsabilité de E. Ghesquière). La datation radiocarbone d’un charbon prélevé dans l’un des deux poteaux de l’entrée du bâtiment tend à valider l’attribution au Néolithique final (2347-2190 Cal BC), bien que quatre tessons intrusifs de céramique tournée aient été prélevés dans l’ensemble bâti. Enfin, le matériel lithique collecté sur le site, majoritairement en position résiduelle au sein des structures plus récentes, présente une homogénéité forte et correspond à une industrie lithique de la fin du Néolithique Centre-Ouest (néolithique récent peu richardien ou néolithique final artenacien) qui détermine un contexte favorable à l’attribution chronologique de notre bâtiment. Ces éléments, associés aux données obtenues par prospection, tendent à dessiner les contours d’une importante occupation néolithique sur le territoire de la commune.

Notons pour finir qu’une deuxième datation radiocarbone, obtenue sur un charbon prélevé dans l’un des ancrages de poteau concentrés sur le côté sud, tend également à appuyer l’hypothèse de l’édification d’un second bâtiment, partiellement superposé au premier, à la fin de l’âge du Bronze (1396 – 1195 cal BC). Toutefois, aucun autre élément mobilier ou immobilier ne permet de caractériser une occupation du Bronze final.

 

Centre de la branche orientale de l’enclos principal, au niveau de son croisement avec l’enclos secondaire. © 3DR View.

Centre de la branche orientale de l’enclos principal, au niveau de son croisement avec l’enclos secondaire. © 3DR View.

 

L’occupation du Haut-Empire se signale par un enclos fossoyé quadrangulaire, presque carré, dont le fossé occidental se poursuit en direction du nord, au-delà de la limite d’emprise. La partie enclose s’inscrit dans un espace de 60 à 70 mètres de côté, fossés compris, délimitant une surface totale de 4043 m² et une surface utile d’environ 3685 m². Une partition interne, matérialisée par un tronçon de fossé d’à peine 10 m de longueur, orienté nord-sud et déconnecté des fossés de ceinture, marque une limite dans l’axe médian de l’enclos. L’examen du comblement des fossés indique qu’un talus, essentiellement composé du calcaire extrait lors du creusement, longeait les quatre fossés sur leur bord interne. Aucun aménagement – interruption de fossé ou dispositif de franchissement – n’a permis d’identifier clairement les moyens d’accès à l’espace enclos. Cependant, un adoucissement ponctuel de la pente de fond de fossé ainsi qu’une concentration de mobilier tendent à localiser l’entrée vers le centre du fossé oriental. Les tessons collectés au sein des fossés orientent une datation centrée sur la première moitié du Ier s. p.C..

La séquence de comblement des fossés présente six phases reconnues sur l’ensemble du tracé, définissant une dynamique habituelle pour ce type de structure. Toutefois, une couche marquée par des rejets de charbon, de cendres et une grande densité de coquillages a pu être suivie de part et d’autre de l’angle sud-est de l’enclos. Il s’agit probablement de décharges de foyers, reliefs d’une consommation culinaire orientée sur les coquillages marins. Ces rejets ont été effectués depuis l’intérieur de l’espace ceinturé et semblent trouver leur origine dans un bâtiment édifié dans l’angle sud-est de l’enclos, dont il suit les orientations.

Bâtiment rectangulaire vu de puis le Sud-Est. © Archeodunum SAS.

Bâtiment rectangulaire vu de puis le Sud-Est. © Archeodunum SAS.

 

Ce bâtiment correspond à un ensemble presque carré de 7,5 m par 7,65 m (fig. 2, n°2), délimité par des tranchées de sablières basses probablement accompagnées de poteaux ou de piliers aux angles, bien que ceux-ci n’aient pas laissé de traces nettes. Les tranchées sont profondément creusées dans le calcaire (0,50 à 0,60 m) et présentent des parois verticales et un fond plat. Leur comblement, identique dans chaque tranchée, plaide pour reconnaître des tranchées de récupération, sans que nous puissions déterminer la nature des matériaux récupérés. Aucun mobilier n’y a été mis au jour, à l’exception d’un anneau en fer de datation ubiquiste. Les façades orientale et occidentale du bâtiment paraissent interrompues et peuvent déterminer des points d’accès ou, plus probablement, correspondre à des sections de cloisons non porteuses, fondées plus légèrement, dans une architecture à double pans. Cinq structures en creux de petit module ont été relevées à l’intérieur du bâtiment. Le lien entre cet espace bâti et les vidanges de foyers observées à son aplomb, dans les fossés de ceinture, témoigne d’une activité culinaire liée à une consommation de coquillages (couche de rejet charbonneuse très chargée en malacofaune marine et des fragments d’un pot portant de nombreuses traces de feu) et tend à inscrire le bâtiment carré dans une activité domestique.

 

Un second aménagement pouvant servir à enclore un espace se superpose ensuite partiellement au premier. Il s’agit d’un ensemble de structures fossoyées, essentiellement linéaires, localisé au niveau de la moitié orientale de l’enclos principal, reprenant l’axe de l’ancien fossé de partition comme limite occidentale. Identifiées comme une série de tranchées ou de sections peu profondes de fossés, ces structures paraissent dessiner un fossé discontinu délimitant un espace de forme peu ou prou trapézoïdale d’environ 1800 m². Un lot de céramiques permet une datation assez précise de l’ensemble dès le milieu du Ier s. p.C.. La mise en place du système fossoyé secondaire marque l’abandon du premier, sans que l’on puisse déterminer s’il s’agit d’une simple rétractation de l’espace originel ou d’un changement de fonction du site, par exemple au profit d’une activité agro-pastorale dénuée d’occupation domestique.

 

En effet, la plupart des structures en creux identifiées se situe dans l’espace doublement enclos et la succession rapide des deux systèmes fossoyés rend délicate l’association des structures en creux à l’une ou à l’autre des occupations. Ainsi, un dernier ensemble bâti longe à la fois le fossé de partition du premier enclos et la limite occidentale du deuxième système fossoyé. Très mal conservé, il ne subsiste que par des fonds de tranchées de sablières associés à quelques ancrages de poteaux (fig. 2, n°3). L’ensemble dessine un bâtiment rectangulaire de 9,5 m de longueur sur 3,5 m de largeur, orienté nord/sud. Quelques structures en creux dans son pourtour pourraient lui être associées. Il témoigne d’une mise en œuvre assez proche de celle du bâtiment naviforme néolithique, par le biais de fines tranchées de fondations dont seul l’angle sud-est est bien conservé, et dont la fouille montre toutefois qu’il ne s’agit pas de tranchées continues mais de sections indépendantes, ponctuées de poteaux de faible dimension (quatre poteaux ont ainsi été distingués au sein de la tranchée sud). Un unique charbon exploitable en datation radiocarbone renvoie au Haut Moyen-âge, mais sa présence peut être intrusive. En l’état, ce bâtiment reste non daté, mais sa bonne insertion dans les plans des deux enclos du Haut-Empire peut plaider pour leur association.

L’espace doublement enclos contenait encore deux fosses de bonnes dimensions qui se rapportent à la période gallo-romaine. L’une d’entre elles a livré de nombreux restes de malacofaune, quelques restes de céramique et amphores, ainsi qu’une petite herminette en fer assez bien conservée. Enfin, un puits, profond de 2,80 m, occupe également l’espace deux fois enclos ; son comblement terminal peut être situé dans la deuxième moitié du Ier s. p.C. et il est probable que ce puits ait alimenté en eau les deux occupations successives du Haut-Empire.

 

Coupe longitudinale dans le comblement de la tranchée de l’angle sud-ouest du bâtiment “carré”. © Archeodunum SAS.

Coupe longitudinale dans le comblement
de la tranchée de l’angle sud-ouest
du bâtiment “carré”. © Archeodunum SAS.

 

Le développement de petits établissements inscrits dans le giron agro-pastoral au début du Haut-Empire ainsi que leur abandon assez rapide, avant le Bas-empire, est un phénomène courant qui a par exemple été observé en Picardie (Ben Redjeb et alii 2005), dans le Berry (Gandini 2008) ou encore en Beauce (Ferdière 1996 ; Gauduchon et alii 2015). C’est le cas à Ars, où l’abandon ou la restructuration du premier enclos intervient dès le milieu du Ier s. p.C. et où l’occupation du site ne semble pas perdurer dans le IIème s. p.C.. Les données sur le secteur sont encore trop lacunaires pour permettre d’intégrer le site à un schéma de développement des campagnes susceptible, par exemple, de relier l’abandon de petites fermes à la mise en place de plus grands établissements. Mais avec cinq autres enclos fossoyés repérés en prospection aérienne, la mention d’une « villa », et la proximité de la voie qui reliait Saintes à Périgueux, le territoire de la commune offre de bonnes perspectives pour l’exploitation de ces problématiques.

 

 

Bibliographie

 

Ben Redjeb et alii 2005 : BEN REDJEB (T.), DUVETTE (L.), QUÉREL (P.), CHAIDRON (C.), LEPETZ (S.), MATTERNE (V.) et MARÉCHAL (D.) – « Les campagnes antiques : bilans et perspectives », Revue Archéologique de Picardie, 2005, 3-4, p. 177-222.

 

Blanchet, Nicolas et Thoron 2012 : BLANCHET (S.), NICOLAS (T.), TORON (S.) – « Des constructions inédites à la transition Néolithique final-Bronze ancien en Bretagne : premier bilan », In : INTERNEO 9 – 2012, Hommage à Henry Carré, Actes de la journée d’information du 17 novembre 2012, Paris, 2012, p. 135-145.

 

Ferdière 1996 : FERDIÈRE (A.) – « La mise en place du réseau gallo-romain d’occupation du sol en Gaule centrale : Orléanais, Berry, Auvergne », In : BAYARD (D.) et COLLART (J.-L.) (dir.) De la ferme indigène à la villa romaine. La romanisation des campagnes de la Gaule, Actes du 2e colloque AGER (Amiens, 1993), 1996, p. 245-260 (Revue Archéologique de Picardie, n° spécial 11).

 

Gandini 2008 : GANDINI (C.) Des campagnes gauloises aux campagnes de l’Antiquité tardive : la dynamique de l’habitat rural dans la cité des Bituriges Cubi (IIe s. av. J.-C. – VIIe s. ap. J.-C.), FERACF, Tours, 2008, 511 p. (33e Supplément à la Revue Archéologique du Centre de la France).

 

Gauduchon et alii 2015 : GAUDUCHON (S.) (dir.), BÉNICHOU (A.), PAYRAUD (N.), RENAULT (I.) et RICHARD (H.) – « Les vestiges d’une partie d’un établissement agro-pastoral du Haut-Empire au nord de la cité des Carnutes : Auneau « L’Hermitage » (Eure-et-Loir », In : FERDIÈRE (A.) Établissements ruraux laténiens et gaallo-romains du centre de la Gaule, 1, FERACF, 2015, p. 63-81 (57e Supplément à la Revue Archéologique du Centre de la France).

 

Roy 2016 : ROY (E.) – Trémuson (22). Le Coin des Petits Clos : découverte de vestiges néolithiques et protohistoriques anciens. Rapport de diagnostic, Inrap, SRA de Bretagne, 2016, 80 p.