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novembre 2017

A-t-on retrouvé les ruines de Bethsaïde, la ville des apôtres Pierre, André et Philippe ?

Des archéologues israéliens et américains affirment avoir mis au jour les vestiges de l’antique cité de Julias, construite par l’un des fils du roi Hérode sur – ou à proximité de – Bethsaïde, le village de pêcheurs dont étaient originaires les apôtres Pierre, André et Philippe. Même si cette information peut nous réjouir d’un point de vue scientifique et religieux, il faut raison garder et éviter de tomber dans une exaltation excessive et une interprétation exagérée : c’est, en effet, assez probablement la cité de Julias qui est ainsi révélée au grand jour, mais rien ne permet d’affirmer aujourd’hui que dans un avenir proche, les archéologues mettront la main sur les vestiges des maisons des apôtres ! Il n’en reste pas moins que cette découverte vient, une fois de plus, accréditer de manière indiscutable la vraisemblance historique des récits évangéliques, et c’est sans doute là le point crucial. Cependant, les choses sont un peu plus compliquées qu’il n’y paraît de prime abord car l’emplacement réel de Bethsaïde divise les archéologues depuis des années. Qu’en est-il exactement ?

 

Vue aérienne des fouilles de el-Araj, le site qui vient d'être identifié à la cité de Julias-Bethsaïde. Cliché DR.

Vue aérienne des fouilles d’el-Araj, le site qui vient d’être identifié à la cité antique de Julias-Bethsaïde. Cliché DR.

 

« Le lendemain, il résolut de partir pour la Galilée, et il trouve Philippe et lui dit : “Suis-moi !”. Philippe était de Bethsaïde, la ville d’André et de Pierre » (Jn I, 43-44). C’est de cette façon très concise, qui caractérise généralement les récits évangéliques, que l’apôtre Jean mentionne Philippe aux côtés de Pierre et d’André au début de la vie publique de Jésus. Tous trois sont originaires de ce petit village situé en bordure septentrionale de la mer de Galilée, qu’on appelle également lac de Tibériade ou de Gennésareth.

 

Bethsaïde est mentionnée à plusieurs reprises dans les évangiles (Mt XI, 21 ; Mc VIII, 22-26 ; Lc IX, 10 ; Lc X, 13 ; Jn XII, 21) et apparaît, en nombre de citations, juste après Jérusalem et Capharnaüm. C’est dire l’importance que ce village a joué dans la vie de Jésus et de ses disciples. C’est, selon l’analyse faite par le savant bénédictin Bargil Pixner[1] dans un triangle géographique dont les angles sont constitués des sites de Bethsaïde, Chorazeïn et Tabgha, et dont le centre était Capharnaüm, que Jésus a effectué ses plus retentissants miracles galiléens (guérison d’un aveugle et multiplication des pains) et a lancé sa plus terrible invective : « Malheur à toi, Chorazeïn ! Malheur à toi, Bethsaïde ! Car si les miracles qui ont eu lieu chez vous avaient eu lieu à Tyr et à Sidon, il y a longtemps que, sous le sac et dans la cendre, elles se seraient repenties. » (Mt XI, 21-22)

 

La fouille d'el-Araj mennée en 2017 a atteint les premiers niveaux d'époque romaine. Cliché A. Chung. DR.

La fouille d’el-Araj menée en 2017 a atteint les premiers niveaux d’époque romaine. Cliché A. Chung. DR.

 

Bethsaïde signifie “maison du pêcheur” ou “maison du chasseur”. L’historien juif Flavius Josèphe (ca 37-ca 100) apporte trois précisions à son sujet : son développement sous le règne du tétrarque Hérode Philippe (4 av. – 34 apr. J.-C.), l’un des fils d’Hérode le Grand, qui en fit la capitale de son territoire sous le nom de Julias, en l’honneur de la fille de l’empereur Auguste (AJ XVIII, 2, 28) ; l’endroit du décès de ce même tétrarque Philippe en 34 apr. J.-C., et où il fut inhumé après des funérailles grandioses (AJ XVIII, 108) ; enfin, le lieu d’une bataille entre les forces juives, sous le commandement de Flavius Josèphe lui-même, et les légionnaires romains, ces derniers finissant par l’emporter à l’automne 66 apr. J.-C. (Vita 398-406). L’auteur juif donne aussi une indication géographique assez floue de l’emplacement du lieu : le Jourdain, passant en dessous de la ville de Julias, coule à travers le lac de Gennésareth ! (BJ III, 515).

 

Fragment de mosaïque romaine appartenant à des thermes urbains. Cliché Z. Wong. DR.

Fragment de mosaïque romaine appartenant à des thermes urbains. Cliché Z. Wong. DR.

Mais en dépit de toutes ces mentions, l’identification de Bethsaïde divise la communauté scientifique depuis une bonne quarantaine d’années. En effet, lorsque l’éminent bibliste Edward Robinson (1794-1863) identifia Bethsaïde-Julias avec le site de et-Tell, à deux kilomètres de la côte nord de la mer de Galilée, et à l’est du Jourdain, la cause sembla entendue. Pour enfoncer davantage le clou, le même Robinson suggéra, en se basant sur le passage de Jean XII, 21 qui stipule que Philippe était de Bethsaïde “en Galilée” (sous entendu à l’ouest du Jourdain), qu’il y avait donc deux Bethsaïde, l’une dans la tétrarchie d’Hérode Antipas (Galilée), l’autre dans la tétrarchie de Philippe (en Trachonitide). L’affaire semblait entendue.

 

Pourtant, il semble que nous assistions aujourd’hui à une reprise du débat sur l’identification du site de Bethsaïde-Julias qui, depuis les années 1970, met aux prises trois propositions : 1. Celle défendue par le Dr Rami Arav, le fouilleur actuel de et-Tell, qui, à la suite de Robinson, identifie et-Tell à Bethsaïde ; 2. celle de Mendel Nun qui estime que les vestiges mis au jour à Tel el-Araj sont ceux de la Bethsaïde biblique ; 3. celle de Bargil Pixner et Dan Urman qui suggèrent que Bethsaïde était constituée de deux secteurs différents : le village de pêcheurs actuellement sous le site de Tel el-Araj et la ville hellénistique de Bethsaïde-Julias, enfouie aujourd’hui sous le site de et-Tell.

 

La nouvelle qui fait la une des journaux depuis août dernier viendrait confirmer la proposition n°2 : Bethsaïde-Julias = el-Arja. Depuis 2014, une équipe israélo-américaine sous la direction du Dr Mordechai Aviam (Kinneret College – Isr.) et du Dr Steven Notley (Nyack College – USA), soutient qu’il y aurait une très forte probabilité que le site d’el-Arja, situé dans la réserve naturelle de la vallée de Beteiha, au bord de la mer de Galilée, soit bien celui de Bethsaïde-Julias. Contrairement à et-Tell où les archéologues ont mis au jour un établissement occupé entre le IIe s. av. et le IIe s. apr. J.-C. avec, notamment, les vestiges de deux maisons privées, celui de el-Arja présente une occupation qui s’étale du Ier s. de notre ère jusqu’au VIIe siècle, ce qui correspond plus précisément à la période de fondation puis de développement de la célèbre cité. Les vestiges découverts appartiennent en effet aux époques byzantine et romaine. Sous le niveau byzantin du VIIe siècle, les archéologues ont mis au jour une trentaine de pièces de monnaies du Ve s. dans ce qui semble être les vestiges d’un monastère construit autour d’une église, d’où une certaine propension à identifier cet endroit avec la ou les maisons des apôtres, l’Église ayant eu l’habitude d’ériger une chapelle ou une basilique sur les lieux mêmes fréquentés par le Christ et ses apôtres. Il faut dire qu’il existe le témoignage de Willibald, évêque de Eichstätt, en Bavière, qui visita la Terre Sainte en 725, et qui rapporte une visite de l’église de Bethsaïde édifiée au-dessus de la maison de Pierre et André. Quoiqu’il en soit, de nombreuses tessères en verre dorées provenant d’une mosaïque attestent la richesse du lieu. Sous les niveaux byzantins, ont été mis au jour des céramiques romaines remontant aux Ier-IIIe s. de notre ère, ainsi qu’une monnaie en bronze du IIe s. et un denier en argent de l’empereur Néron, daté de l’année 65-66. Un mur, d’époque romaine également, a été dégagé à un niveau équivalent à -211,16 m sous le niveau de la mer (nous sommes ici dans le prolongement syro-palestinien de la faille du rif africain). Une mosaïque de pavement à motif de méandres noirs et blancs, adjacente au mur et toujours en place sur son niveau de ciment, a également été révélée, avec des briques en argile et des tubuli (briques creuses), typiques des établissements de bain romains. Tout ceci témoigne d’une évidente urbanisation du secteur. Les fouilles ont aussi permis de démontrer que le niveau du lac de Tibériade était bien plus bas qu’il ne l’est aujourd’hui. Les analyses de sols menées par deux géologues, Noam Greenbaum (université de Haïfa) et Nati Bergman (Kinneret Laboratory), ont montré que le site de el-Araj n’était pas sous eau au Ier s. de notre ère, mais qu’il fut recouvert de boue et d’argile transportées par le Jourdain à la fin de la période romaine, ce qui explique l’absence de vestiges entre 250 et 350 apr. J.-C., moment où le site est réinvesti.

 

Fragments de céramiques romaines. Cliché Z. Wong. DR.

Fragments de céramiques romaines. Cliché Z. Wong. DR.

 

Tout ceci semble donc démontrer que nous sommes effectivement en présence de vestiges attestant la présence d’une petite cité prospère, en bordure du lac de Gennésareth, active entre le Ier et le VIIe s. apr. J.-C., voire même le VIIIe siècle, dans une zone où la tradition multiséculaire situe le petit village de Bethsaïde, refondé dans les années 30 apr. J.-C. par le tétrarque Philippe pour en faire la capitale de son petit “royaume”. La prochaine campagne de fouilles qui se tiendra du 17 juin au 12 juillet 2018 devrait apporter de nouvelles données intéressantes, et, qui sait, confirmer la présence de vestiges liés à la vie des Apôtres, si l’identification du site a bien lieu selon des critères irréfutables.

Bruno Bioul

 

Note

[1] Pixner Bargil, With Jesus Trough Galilee According to the Fifth Gospel, Rosh Pina : Corazin, 1992, pp. 34-35.